Jeff WALL : Oeuvres 1990-1998
Musée d'art contemporain de Montréal
12 février-25 avril 1999

Nicole Gingras
De l’invisible et autres préoccupations photographiques 1/6

Peu importe la dimension d’une photographie, on la regarde toujours de près. Le regard oblique ou distancié que l’on peut jeter sur la photographie de grand format est de courte durée. L’observateur est attiré par l’image. Même si chez certains artistes, comme Jeff Wall, la photographie fait tableau, elle continue à nous dire qu’elle est «détail», effet de cadrage. On embrasse d’un coup d’œil la surface de l’image et puis par la suite on la dissèque, la scrute, l’épelle, image par image.    

Jeff Wall invite l’observateur à le suivre, à la trace, dans chacune de ses images. L’invitation nous est lancée : repérer ce qui fait photo, cinéma ou peinture, tout en suggérant parfois de retracer les étapes de fabrication. Les œuvres de Wall exercent une force d’attraction peu commune, oscillant entre la reconnaissance de scènes prises sur le vif et d’autres qui sont le fruit d’une scénographie, d’une chorégraphie extrêmement élaborées. D’une œuvre à l’autre, nous nous retrouvons entre l’instantané, la compression de plans et l’enchaînement latéral de détails. Devant la reconstitution d’une scène prenant appui sur des expériences picturales connues — toile, film, photographie —, nous lisons l’image comme un reflet de cette expérience transformée par la vision de l’artiste.
 

Jeff Wall travaille sur le déplacement : il ne montre pas ce que l’on croit voir. Il suggère que le vent est avant tout volutes invisibles. Il cadre un champ traversé par un sentier, foulé par les pas de nombreux passants maintenant hors champ. Il interroge le «devenir monument» du corps d’un homme au regard tourné vers l’extérieur, vers la ville, assis sur un étrange piédestal constitué d’un empilement de matériaux de construction; une femme au regard tourné vers l’intérieur expose et refuse, dans le même souffle, sa nudité; dans une cuisine, deux fillettes sont absorbées dans l’observation d’une chose qui nous est invisible. Jeff Wall sait que la photographie est surface et nous l’indique simplement. Il saisit le mouvement d’un liquide en suspension; il chorégraphie le déséquilibre d’un corps dans sa chute devant des passants étonnés. En regardant un paysage peint, il se rappelle que le cinéma est avant tout mouvement. D’un homme étendu sur une pelouse, il suggère que les rêves et les pensées s’ancrent dans la fraîcheur du sol, autre surface sensible. Si ces images sont le résultat d’instantanés ou de poses, d’autres sont entre ces deux pôles, entre ces deux qualités de l’image photographique. Et ce passage d’un état de l’image à un autre retient notre regard par un fascinant dosage entre le familier et l’inusité.
 


The Thinker, 1986


Citizen, 1996 i

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