Jeff WALL : Oeuvres
1990-1998
Musée
d'art contemporain de Montréal
12 février-25 avril 1999
Nicole Gingras
De linvisible
et autres préoccupations photographiques
3/6
Balayer du regard
| Voir implique un mouvement constant des yeux, un «balayage» continu, essentiel pour quil y ait apparition dimages. Ce mouvement permet alors dattraper au vol différents éléments afin de constituer ces images. Devant les uvres de Wall, lobservateur est invité à refaire, presque à son insu, le mouvement inverse de ce qui a présidé à leur naissance. Ce mouvement peut être latéral, semblable à celui que suggère une suite photographique. Il peut aussi être de lavant-plan à larrière-plan, ou vice versa, conditionné par un désir dexplorer lespace. Il peut également passer dun point à un autre dans limage, sans raison, de manière aléatoire ou anarchique, par le simple fait dêtre attiré par un détail plus que par un autre. Car la photographie incite à ces mouvements, étranges allers-retours entre la recherche dun détail infime et la vue densemble, là où on comprend comment tous les éléments sancrent et sassocient les uns aux autres. | ||
Le détail est indissociable de lensemble dont il est issu. Un travail sur le fond peut sopérer, dans la tension entre ce fond et le détail qui y est incrusté ou englouti 2. Des images spectaculaires telles Restoration (1993), Dead Troops Talk(A vision after an ambush of a Red Army patrol Near Moqor, Afghanistan, winter 1986) (1992) ou The Vampires' Picnic (1991) invitent certainement à regarder de plus près. Alors, le spectaculaire de ces fresques obéissant à un souci obsédant du détail se transpose en une invitation à les parcourir du regard, à y repérer et à y privilégier certains détails. Chaque observateur pourra revivre ainsi, plus ou moins inconsciemment, la construction de limage, associant dans un ordre différent ces éléments épars soffrant à lui. Et ainsi, les trames narratives divergeront tout autant que les interprétations. Points dancrage au balayage du regard sur la photographie, certains détails vraisemblables, dautres fantastiques sont placés pour créer ce mouvement du regard essentiel à la vision. |
2.
Il est étonnant de remarquer le peu de commentaires portant sur lempilement
de matériaux sur lequel est assis lhomme dans The
Thinker (1986) (référence à la notion de piédestal développée
par Brancusi, critique des matériaux et de leur pouvoir dévocation,
référence prosaïque à ce qui constitue un tissu urbain...); ou sur ce
papier déchiré quune femme tient dans sa main dans The
Giant (1992). Ces éléments «parasites» ne sont pas là par hasard;
ils apportent du bruit dans limage que nous observons, subtilement
en porte-à-faux avec lesprit de limage, étranges compléments
dinformation que lartiste résiste à commenter.
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Du balayage (flux dans lequel est limage pour exister) à la coupe (cadre ou recadrage), le regard se définirait dans un mouvement à la fois de dispersion et de rétention. Sans répit, entre arrêt et mouvement, notre regard est toujours en train de balayer et de cadrer. Lopération est automatique, mécanique, oscillant entre le désir dembrasser la scène dun coup et une fascination du détail : entre le panoramique et le gros plan. Chez Jeff Wall, cela se concrétise par des images qui semblent être le résultat dune condensation de micro-événements, quil sagisse dinstantanés ou de fresques élaborées sur plusieurs mois. Cette oscillation entre deux pôles opposés mais complémentaires pourrait également se traduire par une attirance pour le photographique (lempreinte lumineuse) et les manipulations numériques. Derrière ces deux pôles, il y a toujours le fantasme de pouvoir fabriquer les choses à voir. |
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«Lun des paradoxes que jai découverts, cest que plus on utilise lordinateur dans la fabrication dimages, plus celles-ci paraissent "faites à la main 3".» Ici, intervient la part dinvisible dans luvre de Jeff Wall, qui témoigne d'un souci de se manifester à nous comme le résultat dune série dopérations, manipulations, étapes de réalisation. Le pari est tenu : rendre visible une certaine forme dinvisibilité. |
3.
«One paradox I have found is that, the more you use computers in picture-making,
the more hand-made the picture becomes.» Jeff Wall, «Restoration
- Interview with Martin Schwander, 1994», in Jeff Wall, Londres
: Phaidon Press, 1996, p. 134 (notre traduction).
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À plusieurs reprises, Jeff Wall fait tout pour rendre visible, tangible la part dinvisible dans les images quil nous propose. Il est un des artistes contemporains qui exploite le mieux cette ambivalence du statut de limage, cette tension entre matérialité, manipulations infinies et minceur ou absence de suture. Rappelons, dans les grands formats, cette ligne inévitable contrainte des formats de papier qui démarque les deux parties de limage pour en faire une; jamais masquée, cette coupure donne à limage une présence et un statut d'objet. Les stratégies varient selon les photographies. Il y a aussi de nombreuses manipulations qui permettent dinsérer différentes temporalités. Pour Dead Troops Talk..., le réseau complexe de regards se croisant sans se rencontrer révèle une invraisemblable convergence de temporalités et confirme que cette scène est le fruit de plusieurs prises de vue réunies ultérieurement. Un autre exemple de juxtaposition de temporalités serait révélé par cette ombre invraisemblablement filiforme, glissant sur le sol dans A Hunting Scene (1994). |
4.
«What I have tried to do, (...) is to make part of the experience of the
picture the experience of that invisibility. I think we can experience
the invisibility of the surface, and insofar as we do that, the experience
of the picture is like the experience of the painting under modernist
traditions. Im very interested in the dynamic of actual seeing in
my pictures. Thats one of the reasons why I often make big pictures
with small incidents, things happening in them, so you have to come up
close, and then go back. The seam is all part of that play, and it is
a condition of viewing.» Jeff Wall, Transcript, vol. 2, no 3, 1997,
p. 11 (notre traduction).
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Jeff Wall est clair à ce propos. Il confie en entrevue ou lors de conférences que plusieurs de ses stratégies ont pour effet de sensibiliser lobservateur à lacte de voir et, par la suite, à la fabrication, au faire de limage. Il parle de ces «incidents» délibérément placés dans limage pour attirer lattention sur sa fabrication, niant ou troublant ainsi une saisie dans linstant (lontologie de la photographie). Ces incidents de natures diverses sont autant de signes révélant la présence dun observateur, dun metteur en scène derrière et devant limage. Notons ces petits bouts de bois placés sous les pattes de la table de An Octopus (1990) et de Some Beans (1990) qui ont pour fonction de rétablir le niveau de la table. Est-ce là leur unique fonction ? Une fois repéré, ce détail anecdotique devient un élément essentiel de ces natures mortes, dérisoire et essentiel pour faire respirer limage, déplaçant leffet de réalisme. |
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Souvent à la limite du visible, plusieurs interventions de lartiste sont posées là justement pour «disparaître» sous nos yeux le réalisme ou le vraisemblable de la scène qui nous est présentée étant souvent plus fort que toutes les interventions révélant la construction ou lartificialité dune vision. Lensemble des interventions de Wall vont donc dans ce sens : sensibiliser lobservateur à la construction de toute image et révéler limpossibilité de détecter où et comment ces gestes se posent. Lartiste met en cause le lieu même doù naît limage cet instant magique, fatal, en mouvement, où tous les détails sunissent pour composer limage quil nous invite à voir, révélant limportance critique de la notion de seuil dans sa pratique. Cest de la mouvance du seuil dont parle Jeff Wall (ce lieu doù existe limage, zone intangible, jamais la même) lorsquil énonce que «la suture est une condition de la vision.» |