Jeff WALL : Oeuvres
1990-1998
Musée
d'art contemporain de Montréal
12 février-25 avril 1999
Nicole Gingras
De linvisible
et autres préoccupations photographiques 4/6
Un regard fixe
| On le sait, un regard fixe ne voit pas. Dans cette discussion sur les conditions dinvisibilité des choses autour de nous et sur la mobilité du regard, jaimerais attirer lattention sur Peepers, une vidéo de John Watt réalisée en 1973 qui permet dintroduire limportance des liquides chez Jeff Wall. En un plan-séquence d'une quinzaine de minutes, le regard de lartiste fixe la caméra, en cillant à peine. La vidéo, en noir et blanc et sans bande sonore, est faite de ces images de lépoque, un peu sales et sans grand contraste. L«action» perdure jusquà ce que les larmes voilent le regard dune couche deau et que progressivement ces larmes, en tombant sur lobjectif de la caméra, distordent légèrement limage, créant un étrange filtre. La vidéo sinterrompt brusquement sur un clignement des yeux avant que limage ne se noie complètement dans les larmes de John Watt. | ||
Limage est forte et simple. Ce visage qui nous regarde jusquà ce que les larmes lui montent aux yeux ou lui tombent des yeux 5 est une troublante expérience de la durée : endurance ou performance dun regard. Mais de quel regard parlons-nous ? Dès les premières minutes de visionnement de Peepers, une tension sinstalle entre le regardeur et lartiste, placé lui aussi dans une position dobservateur. Des deux côtés de cette paroi, mince jusquà paraître invisible, deux observateurs sont dans une position de miroir. En un vertigineux face à face, lartiste soutient le regard du spectateur, séparé de ce dernier par cette mince couche deau, une chute de larmes. En même temps, il est vu par et au travers de cette couche deau, fluide essentiel afin que lil puisse exercer sa vision, pour quil y ait image 6. Jamais on naura expérimenté, de manière aussi radicale, la minceur dune image jusquà sa transparence. En filmant ce fascinant écran de larmes, John Watt parle autant des conditions essentielles à la vision (nécessité dun milieu aqueux, lumière) que des propriétés de cet élément (fluidité, transparence, réflexion). Grâce à un dispositif aussi épuré, nous sommes conviés à lobservation dune presque invisibilité tout autant quà la force viscérale dune présence, les larmes devenant agent de lapparition des images et le déclencheur de leur disparition. |
5. Un observateur attentif aura compris que le visage surplombe lobjectif de la caméra, que les larmes tombent littéralement des yeux sur lobjectif, obéissant à la simple loi de la gravitation 6. Les images existent grâce à leau (bains de révélateur et de fixateur, en photographie). Un il sec ne peut capter ou conserver des images. Trop de larmes noient la vision : on parlera alors de regard troublé, noyé de larmes. Si, ici, leau est nécessaire pour quil y ait image dans lil, leau (les larmes) brouille étrangement limage retransmise celle que nous observons et lanime dun mouvement subtil.. |
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Leffet de rapprochement entre le spectateur et le performeur obéit, dabord et inévitablement, à une opération didentification, de projection et puis, à un troublant effet de compression temporelle et spatiale. Il faut dire que limage de ce visage défiant le temps nous touche encore, 25 ans après la prise de vue, de même que laplanissement de la profondeur documentée et reproduite par la vidéo. Autrement dit, la caméra de John Watt transmet léquivalent de ce quun regard voilé de larmes pourrait voir ou entrevoir. Subjectivité dun regard. Voir se comprend alors comme une opération de voilement et de dévoilement. Le spectateur est littéralement suspendu au regard de John Watt, raccroché par le fil invisible de la vue, sabîmant dans le regard de lautre, cet autre invisible. |