Jeff WALL : Oeuvres
1990-1998
Musée
d'art contemporain de Montréal
12 février-25 avril 1999
Réal Lussier
Regard sur les
années 90
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Lidée est, à la fois, de récupérer le passé le «grand art» des musées et, en même temps, dêtre par un effet critique dans la spectacularité la plus up-to-date 1. Cest en ces termes que pourrait se résumer de manière très synthétique le projet artistique de Jeff Wall. Artiste bien ancré dans son époque, celle du spectacle, des communications et des technologies nouvelles, Jeff Wall souhaite concilier la grande tradition picturale avec le portrait quil dresse de la société contemporaine. Alliant les moyens les plus actuels à ses solides connaissances historiques, il semploie donc à inscrire ses représentations des sujets de la vie quotidienne dans le champ de lart. Voilà déjà vingt ans que Jeff Wall recourt à la photographie pour réaliser une uvre complexe et riche. Cest en effet vers la fin des années 70 quil entreprend ses premiers travaux très caractéristiques, qui combinent une science de la composition issue de plusieurs siècles dhistoire de la peinture occidentale avec une technique de présentation appartenant au domaine de la publicité. Cette approche fera dailleurs de lui lune des figures distinctives de lart contemporain et lun des représentants les plus significatifs dune nouvelle photographie. Au début de ses études universitaires en histoire de lart, Jeff Wall sétait brièvement engagé dans une pratique artistique et avait alors expérimenté la photographie dans une démarche de type conceptuel. Par la suite, son séjour à Londres, où il poursuivait sa formation à lInstitut Courtauld, lui permit délargir et dapprofondir ses centres dintérêt. Ce fut loccasion dapprécier les chefs-duvre des musées, de parfaire ses connaissances de lhistoire de la photographie, de découvrir certains cinéastes et de se passionner pour le cinéma, de sintéresser à travers ses lectures aux idées de Marx aussi bien que de Kant, de Benjamin ou de Barthes. Une fois de retour au Canada, Wall acquit la conviction quil lui fallait trouver un mode dexpression qui lui permettrait de poursuivre le projet moderniste. Jeff Wall décide donc dinscrire son travail en continuité avec un art de la représentation. Car ce qui lintéresse est de se faire, selon la formule baudelairienne, le «peintre de la vie moderne». Considérant que désormais la peinture a été supplantée par la photographie et par le film dans la représentation de la vie de tous les jours, il souhaite néanmoins retrouver la puissance et limpact des tableaux des grands maîtres. Et cest précisément en 1977, après un voyage en Espagne où il a pu admirer au Prado des tableaux de Vélasquez, de Goya, du Titien, que son attention est retenue par un panneau lumineux, et quil découvre alors la forme appropriée quil recherchait pour donner suite à son projet artistique. Le caractère intrinsèque de ce dispositif spectaculaire en faisait pour lartiste la technique parfaite : «Ce nétait pas de la photo, ni du cinéma, ni de la peinture, ce nétait pas de la publicité, mais cela avait fortement à voir avec tout cela. 2» Limage photographique agrandie, plus spécifiquement un Cibachrome, montée dans un boîtier de métal et éclairée par derrière, devenait le moyen de renouer avec lesprit de la peinture de genre, soit un moyen de réaliser un art très actuel tout en étant fondé sur lexpérience du réel. Demblée, les premières uvres de Wall témoignent dun savant et minutieux travail de mise en scène, réalisé en référence directe à certaines uvres bien connues de lhistoire de lart 3. Il sagit essentiellement dune réinterprétation iconographique et théorique des sujets originaux qui ont été transposés dans un contexte et dans un environnement contemporains. Cependant, lattention de Wall soriente particulièrement vers les typologies picturales. Plutôt que de se référer à une uvre spécifique, le travail de lartiste porte davantage sur les caractères génériques et sur les modes dorganisation spatiale dans la peinture. À linstar du peintre qui définit sa composition et y distribue les divers éléments quelle comportera, Wall planifie et construit en quelque sorte chacune de ses images. Quil sagisse dun site extérieur ou dun espace intérieur, il aura procédé longuement au repérage du décor approprié. Le choix des personnages, leurs tenues vestimentaires, la place quils occupent et lattitude quils adoptent, auront été patiemment déterminés. Les moindres objets auront été choisis, et tous les détails contrôlés, à tel point que la démarche de lartiste rejoint ici le travail du metteur en scène au cinéma. De fait, Wall apportera une attention toute particulière à étudier et répéter la scène, les expressions recherchées, durant plusieurs séances de travail avec ses personnages. Le but poursuivi est de créer un effet de tension dans limage qui sera réalisée, ou encore de refléter un moment clef, celui qui cristallise toute laction. Devant une telle image, le spectateur ne peut quêtre interpellé. Le plus souvent, ce «moment suspendu» nest révélé que par de petits gestes ou par lexpression des visages 4. En fait, les images semblent alors osciller plus ouvertement entre la pose et le mouvement. Manifestement Wall tend ainsi à travailler dans ses photographies leffet cinématographique. Par ailleurs, avec leur format imposant, leur forte présence, amplifiée par leffet spectacle créé par la lumière quelles émettent et par la stratégie de leur mise en scène, les images acquièrent un impact exceptionnel. Ce qui fera la particularité et la force du travail de Jeff Wall, ce sera lintelligence quil applique à juxtaposer aux compositions classiques de lhistoire de la peinture lintensité de limage cinématographique, dans des photographies qui nous livrent sa vision de la vie contemporaine. Ce travail nest ni pur exercice de style, ni démonstration dune quelconque virtuosité; il révèle essentiellement le regard critique dun homme sur son époque. En parcourant à son tour les modèles picturaux, qui sont devenus en fait des archétypes, Wall recourt à leffet de déjà-vu comme moyen indispensable pour rendre compte de la réalité. Et, comme la exprimé Catherine Francblin, cest «comme si ledéjà-vu nétait pour lui quun agent de transmission du jamais-vu 5.» Si les lieux, les situations et les personnages quon trouve dans les images de Wall peuvent apparaître familiers, et même sembler à première vue dune certaine banalité, cest quen fait tout cela aussi ressemble à ce qui peut être rencontré dans la vie de tous les jours. Toutefois, le regard ny est jamais indifférent, tant il est sollicité par un détail ou une expression qui se révèle soudainement dune importance insoupçonnée. Wall recompose des événements, des situations auxquelles on ne prête pas toujours attention peut-être parce quelles font trop partie du quotidien pour en exhiber les petits drames humains, symptômes dune société imparfaite. À travers les différents problèmes de tensions sociales, diniquités, de pauvreté, de violence, que les images évoquent subtilement, Wall pointe laliénation de lindividu dans le monde daujourdhui et la perte dun idéal de progrès social. La présente exposition est consacrée aux travaux de Jeff Wall réalisés au cours des années 90. Elle comporte une sélection duvres qui rend compte des différents aspects de sa pratique au cours de cette période et en illustre toute la complexité. Le début de cette décennie est marqué dailleurs par lapport de nouveaux éléments dans le travail de lartiste et une volonté den développer les aspects cinématographiques. Jeff Wall commence alors à utiliser lordinateur pour la composition et la manipulation de ses images, tout comme il introduit une dimension grotesque et un caractère plus spectaculaire dans toute une série de ses productions. Par ailleurs, cest aussi le moment où il sattaque à de grandes compositions très élaborées qui comportent de nombreux personnages. Dès lors, le répertoire des sujets de composition senrichit grandement. À la scène de la vie urbaine qui avait marqué plus particulièrement les années 80, et au paysage déjà présent, viendront sajouter une variété de nouveaux thèmes comme la représentation fantastique et la scène historique, la nature morte et létude formelle. Le recours
à de nouvelles technologies comme linfographie dans la fabrication
de ses compositions ne constituera toutefois pour Jeff Wall quun
outil de plus à son service. Cela lui permet de travailler en studio pour
mettre au point une scène avec ses personnages et, par la suite, de superposer
lensemble à un décor ou à un environnement extérieur qui aura été
photographié à part, par exemple; il pourra sagir aussi de réaliser
séparément différentes parties dune importante composition avant
de les réunir dans un ensemble ou encore, comme au cinéma, dobtenir
des effets spéciaux qui seraient pratiquement irréalisables autrement.
Lopération de montage que permet la numérisation nest pour
lui quun autre aspect de lapproche photographique, par lequel
ce qui nest pas réel mais imaginable peut être rendu visible, soit
tout aussi visible que le ferait une photographie ordinaire si cétait Attentif depuis longtemps aux développements de la technologie et des possibilités quelle pourrait offrir, Jeff Wall recourt pour la première fois à la numérisation en 1991, pour la réalisation de luvre intituléeThe Stumbling Block. Puis suivront Dead Troops Talk (A vision after an ambush of a Red Army patrol, near Moqor, Afghanistan, winter 1986) (1992) et The Giant (1992). Lartiste voit avec la réalisation de ces uvres ainsi que The Vampires Picnic (1991) loccasion de développer une sorte de comédie philosophique 7. Fables morales, en quelque sorte, les compositions manifestent ainsi une certaine distanciation sous le couvert du grotesque et de lhumour par rapport à une réalité souvent absurde. The Stumbling Block est une fantaisie qui se rapporte aux maux de la société bureaucratique. Wall y met en scène un employé municipal de type Nouvel Âge vêtu de son uniforme et allongé passivement en travers dun trottoir très occupé de centre-ville. Cet homme joue le rôle dun thérapeute bureaucrate, tout simplement disponible pour quiconque sentirait le besoin de trébucher, cest-à-dire dinterrompre ses activités habituelles et peut-être dentreprendre un changement dans sa vie. Avec The Vampires Picnic et Dead Troops Talk, Jeff Wall entreprend les compositions les plus élaborées quil ait jamais produites jusqualors. Mettant en uvre dimportants moyens, proches de la production cinématographique, ces réalisations sont de troublantes allégories qui, tout en caricaturant certains genres du cinéma comme le film dhorreur ou celui dhistoire, tiennent aussi des grandes scènes mythologiques du passé et de la peinture dhistoire. The Vampires Picnic se déroule aux abords de la forêt, sur un site où ont été entrepris des travaux dinstallation dun aqueduc, et réunit une famille de vampires, et leurs victimes, autour dun personnage central nu, sorte de figure antique qui semble bien en être le patriarche. Considérée par Wall comme une parodie des célèbres clans familiaux de séries télévisées comme Dynastie 8, cette famille de vampires nest pas sans faire allusion au dysfonctionnementde la cellule familiale dans la société actuelle et à la place du père laissée souvent vacante. Toutefois, derrière le prétexte de lhumour se profile une autre sorte de vampirisme, celui du développement de la banlieue toujours plus menaçant pour la nature. Ici resurgissent les préoccupations de lartiste à légard des réalités sociales et économiques urbaines, tout comme à propos de lhistoire des luttes de classes. De dimensions encore plus importantes que les deux uvres précédentes,Dead Troops Talk, qui relève également dun spectaculaire dispositif de type cinématographique, se présente comme une fantaisie grotesque ayant pour sujet les horreurs de la guerre. Wall y propose une vision sordide de la guerre, de celle quon qualifie de sale et qui retient peu lattention du public (comme le fut en loccurrence la guerre en Afghanistan). Rappelant les peintures dhistoire par son sujet et sa composition, limage évoque en même temps par le traitement densemble, par latmosphère et le cadrage, certaines photographies de guerre saisissantes dun Robert Capa. Composée de plusieurs petits groupes de soldats morts, qui semblent glisser vers le bas comme pour envahir lespace du spectateur, cette image met en lumière une maîtrise parfaite des moyens techniques utilisés : tant lassemblage par ordinateur des différentes parties de la scène, qui furent réalisées séparément, que les effets spéciaux employés pour rendre avec un grand réalisme les blessures des soldats et la mise au point exemplaire des effets de textures et de tonalités. Non seulement dun format beaucoup plus petit, mais aussi moins élaborée comme composition, The Giant se singularise par son personnage principal qui domine toute limage. Une figure féminine nue de taille monumentale occupe un palier de lescalier central dune grande bibliothèque, duniversité ou de collège. Motif exceptionnel dans luvre de Wall, ce nu féminin apparaît comme une hallucination, tant par sa présence surréaliste en ces lieux que par sa constitution physique (cest-à-dire en tant que corps composite). Le regard fixé sur un morceau de papier avec un air dautorité, cette femme démesurée, qui passe inaperçue pour les usagers de la bibliothèque, se présente comme une figure allégorique du savoir. Toutefois, il est plutôt curieux de constater que lapparente déesse de la connaissance est totalement étrangère à lenvironnement où elle se trouve. Bien différente, notamment par son aspect réaliste, Restoration (1993) est une uvre spectaculaire par son sujet comme par ses dimensions. Rappelant par son format très allongé les premiers paysages de lartiste au début des années 80, luvre montre une équipe de restaurateurs au travail sur le Panorama Bourbaki de Lucerne, immense peinture réalisée au XIXe siècle par Edouard Castres et qui se déroule sur 360 degrés. Représentation dune scène purement fictive, la composition qui offre un angle de vue de 180 degrés concilie peinture dhistoire, photographie et image en cinémascope. Par ailleurs, elle sarticule également autour dune série doppositions thématiques, dont les rapports homme-femme, le passé et le présent, la proximité et le lointain, lextérieur et lintérieur. Par la suite, Wall revient en quelque sorte à des sujets moins complexes sur le plan de la composition et qui parfois renouent avec des thèmes abordés antérieurement. Cest un peu ce qui se passe entre autres avec un groupe duvres qui seront réalisées surtout au cours des années suivantes et qui mettent en scène essentiellement un seul personnage. On peut penser ici à Adrian Walker, artist, drawing from a specimen in a laboratory in the Department of Anatomy at the University of British Columbia, Vancouver (1992), Insomnia (1994), Untangling (1994) et Man in Street (1995). Dans chacune de ces images, le personnage masculin qui en constitue le sujet nous est montré dans un état dabsence psychologique, complètement absorbé par ses activités ou ses pensées. Devenue ici emblématique, cette attitude caractérisait déjà plusieurs des personnages des uvres antérieures. Un autre intérêt de lartiste devient aussi plus explicite au cours de cette période, à travers une nouvelle production. Il sagit plus manifestement de préoccupations qui ont trait aux composantes formelles de limage. Tenant de la nature morte, des uvres telles An Octopus (1990), Diagonal Composition (1993) et Diagonal Composition 2 (1998), de même que A Sunflower (1995) et Just Washed (1997), se présentent comme le fruit des réflexions de lartiste sur les enjeux plastiques. Ayant délaissé les métaphores philosophiques et les performances techniques, Wall retrouve dans des sujets domestiques simples loccasion de reformuler les questions modernistes, comme le travail sur le plan, la couleur, la forme. Dautres images un peu différentes comme Swept (1995), Sunken Area (1996) et Green Rectangle (1998) se situent en définitive dans le même esprit, mais semblent quant à elles avoir évacué presque totalement le contenu anecdotique. Avec le milieu des années 90, le processus de réajustement vers un modèle photographique plus conventionnel entrepris précédemment par Wall débouche sur une nouvelle série duvres. Cependant, ce sont des travaux en noir et blanc, non lumineux, qui font pour la première fois leur apparition dans luvre de lartiste. Réalisées dans des formats importants, qui rappellent encore ceux des tableaux de musées, les images se distinguent cependant par leurs sujets, dune surprenante simplicité. Mettant en scène une seule présence humaine, généralement un homme, ces travaux sapparentent à dautres images produites pendant la décennie précédente, mais sans en avoir leffet théâtral. Quoiquelles soient encore le résultat dune scénographie, cest-à-dire de mise en place du sujet, les uvres telles Cyclist (1996), Passerby (1996),Citizen (1996) ou Volunteer (1996), Housekeeping (1996), Office Hallway, Spring St., Los Angeles (1997) pourraient laisser croire à première vue quelles sont de véritables instantanés. Si lartiste avait à ses débuts défini son travail en regard de la peinture, il semble bien maintenant le faire plus directement par rapport à la tradition photographique. Ces nouvelles préoccupations manifestées récemment par Wall nont cependant pas occulté les thèmes qui avaient marqué ses premières réalisations. Ainsi sont apparues, de nouveau, des représentations de paysages et de scènes urbaines. Une uvre récente, The River Road (1997), qui consiste en un paysage rural dune inquiétante désolation, fait resurgir la vision anti-romantique qui avait caractérisé généralement les paysages de lartiste. Mais on ne peut que constater maintenant que lattention portée à un tel environnement est symptomatique dun regard plus pessimiste. Il suffit en effet de comparer luvre avec The Pine on the Corner (1990), réalisée au début de la décennie et qui montrait alors les vestiges dune nature luxuriante assujettie à la banalité des maisons de banlieue. Par ailleurs, A Hunting Scene (1994) et A Villager from Aricaköyü arriving in Mahmutbey Istanbul, September, 1997 (1997), malgré leur apparente banalité tenant au fait que les événements qui sy produisent sont minimes, se révèlent toutes deux dun grand intérêt, eu égard aux questions sociales qui sy trouvent implicitement abordées. On reconnaît bien dans ces réalisations lattitude critique que lartiste a développée tout au long de sa production : avec des sujets et des contextes très différents pour lune et lautre, elles laissent transparaître les malaises engendrés par la société contemporaine. A Hunting Scene, montrant des chasseurs en zone dhabitation, fait planer tant les problèmes de violence et dagression que ceux du développement à outrance des banlieues. Située dans un contexte plus exotique, AVillager... nen fait pas moins état de latmosphère sinistre des banlieues de grandes villes, où que ce soit, tout en soulevant les questions de déracinement, de migration et diniquités sociales. Dans une uvre récente, A Partial Account (of events taking place between the hours of 9:35 a.m. and 3:22 p.m., Tuesday, 21 January 1997) (1997), Jeff Wall a exceptionnellement donné une nouvelle forme au contenu narratif qui avait toujours marqué son travail. Constituée de deux parties, chacune étant elle-même composée dune série dimages accolées les unes à la suite des autres, cette réalisation se présente un peu comme un montage cinématographique. Les différentes images qui semblent prises à la sauvette certaines ne sont pas cadrées, dautres ne sont pas au point ou encore sont surexposées évoquent une quelconque filature. Leffet de suspense que pouvait contenir auparavant une seule image se trouve maintenant déployé à travers une certaine continuité que permet la séquence, mais en même temps le montage de cette séquence favorise plus que jamais la multiplicité des pistes de lecture. Le développement récent de luvre de Wall révèle plus que jamais la complexité et la singularité de son projet artistique. Intégrant à la fois les principes de la peinture, de la photographie et du cinéma, cette uvre, qui est lune des expressions plastique les plus cohérentes et les plus pertinentes de notre époque, défie toute catégorisation restrictive. Cependant, dun point de vue strictement photographique, le travail de Wall se distingue par sa manière exceptionnelle de concilier et de travailler les aspects fondamentaux de la photographie, tant la prise directe sur la réalité, cest-à-dire son caractère objectif, que la vision personnalisée de cette réalité, cest-à-dire son caractère subjectif. Cest dailleurs lune des préoccupations de Wall de nous laisser par différents détails les indices des artifices auxquels il recourt, tout en nous montrant des événements ou des moments intenses avec le plus grand réalisme. La décennie 90 aura été jusquà maintenant pour Wall loccasion denrichir le registre de ses compositions, de parfaire la maîtrise de ses moyens techniques et dapprofondir les concepts qui définissent son travail. Quoiquau cours de cette période, lartiste ait réalisé ses images les plus complexes et les plus élaborées et quil se soit approprié les technologies les plus actuelles, force est de constater que les différentes voies empruntées, quelque déroutantes quelles aient pu apparaître à loccasion, nont été pour lui que des modalités de plus pour atteindre adéquatement son objectif : être le témoin critique de son époque. 1. «Typology, Luminescence, Freedom: Selections from a Conversation with Jeff Wall», Jeff Wall: Transparencies, Munich, Schirmer/Mosel, 1986 (Entretien entre Els Barents et Jeff Wall repris en traduction française dans Jeff Wall, Villeurbanne, Le Nouveau Musée, 1988, p. 7). 2. Ibid, p. 6. 3. Mentionnons plus particulièrement La Mort de Sardanapale de Delacroix pour The Destroyed Room (1978), Le Bar des Folies-Bergère de Manet pour Picture for Women (1979), ou encore Le Fifre, de Manet également, pour Backpack (1981-1982). 4. Très tôt dans sa production, des uvres telles que Mimic (1982), No(1983) et Milk (1984) par exemple, se distinguent de façon plus évidente par leur intensité dramatique. 5. Catherine Francblin, «Jeff Wall, la pose et la vie», Art Press, n° 123 (mars 1988), p. 27. 6. Jeremy Millar, «Jeff Wall: Digital Phantoms», Creative Camera, no. 326 (Feb./Mar. 1994), p. 25. 7. Arielle Pélenc, «Interview», Jeff Wall, London, Phaidon Press, 1996, p. 21. 8. Idem. |
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